Je suis monté dans mon arbre. Cà m’a pris comme çà, comme un gamin. Plutôt, c’est le gamin qui est monté. Suspend, tout était en suspens,
l’orage arrivait, c’était sûr, çà finirait par péter. Cà finit toujours par péter. Il faisait chaud, très lourd, le vent qu’on appelle ici « le Marin » déboulait avec ses nuages gris
qui restaient à talonner, comme des vaisseaux entrainés dans la fuite, les hauteurs sur le massif de l’Aigoual. Cà m’a pris comme çà, comme une envie de fuir, de m’envoler, de me cacher dans les
branches à l’abri du temps qui passe, pour mieux prendre la foudre à venir, vivant cette phrase de Bernanos et de mémoire « certains par crainte du vide, s’y jettent de peur d’y
tomber »...J’y suis allé, c’était bien, mon refuge, ma mémoire, mon identité, mon repère.
Puis il est arrivé. J’en suis redescendu bien sûr. A la table, les invités, la truite cuite au gros sel, le vin rosé, et puis toujours cette
question en suspend, dans l’arbre, ne peut on voir bien que perché dans son arbre ? Faut il s’extraire de l’écume des choses pour comprendre, un peu. J’ai attendu la fin du repas. Tous
étaient là et c’était bien, comme dans un film, les regards, les bons mots, les sourires, l’envie de vivre, l’art de vivre, les flashs backs, l’importance, la futilité, l’accessoire au même rang
que le grave, de l’humain, rien que de l’humain, la sensibilité à fleur de peau, à l’orage, à l’amour, les moustiques, les piqures de moustiques, les vin rosé et puis son regard et tout à coup sa
manière de d’en parler.
Il est peintre, comme moi « je suis », dirait un Autre. Je n’avais jamais écouté un peintre, d’ordinaire on regarde, on suit même si
l’on est éduqué trait à trait, couleur, intention, on suppute, on se trompe, on s’en fout, on aime, on aime pas. Je n’ai jamais écouté un peintre, c’était une première. Il m’a raconté, et son
visage est devenu un écran, des descriptions et de la genèse de son œuvre, « Les enfants de Dachau », il me semblât que son visage s’éclairait ou s’assombrissait à mesure de
l’explication, à mesure de l’avancement de l’œuvre comme un visage filmé dans l’obscurité à regarder une source de lumière changeante. Il s‘enflammait, tantôt se calmait, on eût dit qu’il
repeignait pour moi, rien que pour moi, sept mètres de haut sur un de large, son expression devenait terrible, emportée quasi démente à la mesure de ces visages en noir et
blancs des premiers films soviétiques, où la fureur des personnages tenait tête à l’histoire. Puis la paix, la sérénité est revenue en fin de traits. Il me regardait
intensément, parce que j’avais compris, parce que j’étais épuisé avec lui, parce qu’il était allé au bout de son intention, passer, passer l’indicible, de la souffrance inouïe des camps de
concentration à la lumière.
Il s’appelle Mark Strickland. Il m’a bouleversé. Mon arbre parle, comme lui, peint.
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